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10.04.2008

APPEL POUR LE 12 FLORÉAL...

Par Paul Chevillard


Le temps est à la tourmente et j'ai besoin de vous, de votre force et de votre complicité: mes amis, au secours... que serais-je sans vous...

Retrouvons-nous le 1er mai partout en France pour clamer et déclamer nos rages et nos espoirs.

Je vois, je vois un troupeau de centaines, de milliers d'ours – vous savez, cette espèce en danger – déambuler
débonnairement entre les drapeaux rouges, verts et arc-en-ciel... Je vois, je vois un immense choeur solidaire implorer les dieux...

Vous voyez comme moi que l'horizon ne cesse de s'obscurcir. De partout les plaintes jaillissent et les douleurs s'accroissent. Les arbres du bois de Vincennes ne sont plus assez larges et les pierres tombales du cimetière de Gentilly assez hautes pour dissimuler les baraques de bric et de broc des bannis de la société; les genoux grippés des vieillards aphones aux revenus dérisoires maintiennent leurs regards perdus hors de nos regards; les déchets de nos villes sont trop vite ramassés pour permettre aux chercheurs de trognons souillés d'y dénicher leur pain quotidien; sept millions de français tentent de dépenser avec intelligence leurs 800 euros par mois, ou moins; heureusement, Carrefour les aide à mieux consommer...

Et l'abbé Pierre n'est plus pour appeler à "l'insurrection de la bonté" ...

Les anciens ouvriers de la coutellerie achètent des couteaux chinois à leur ancien patron toujours plus prospère; les chômeurs ne sont plus que 2,1 millions, les allocataires du revenu minimum d'insertion 1,250 millions; un ancien président de société, parti à la retraite avec une prime de 12,8 millions d'euros, une retraite annuelle de 2,5 millions d'euros, des jetons de présence et des plus-values sur 12 millions d'actions évaluées à 260 millions d'euros, réclame 81 millions d'euros à son ancienne société; pendant ce temps le smicard est invité à augmenter ses heures de travail peu valorisant pour gagner quelques sous supplémentaires; son fils méprise sa docilité et
brûle des voitures. Quant à ceux qui viennent de loin pour ramasser les miettes de notre pays le dixième plus riche de la planète, on ne leur donne pas de papiers – ils savent à peine lire, à quoi bon -, on les menotte, on les palpe au corps, on les quota d'expulsion, on les rétentionne...
Parce que vous voyez, Madame, Monsieur, il n'y aurait rien d'autre à partager qu'une croissance capricieuse, rien d'autre...

Et Martin Luther King n'est plus pour rêver de fraternité...

Alors les petits, les sans-grades, les humiliés, les damnés se recroquevillent, se réduisent, s'enferment avec ou sans dignité. Tous, petits et grands protègent farouchement leurs prés carrés, petits ou grands, c'est selon. Certains pleins de peur et écervelés bouc-émissairent, discriminent, étiquètent, éructent, rejettent, applaudissent les compagnons républicains de sécurité en tout genre qui matraquent les colorés, les basanés, les drogués, les chevelus, les rasés, les tatoués, les percés, les sans-papier, les sans-télé, les sans-valeur, les fainéants, les subversifs, les hors-la-loi, les voisins, les clochards, les sidéens, les pédés, les romanos, les immigrés, les intégristes, les voilés, les gauchistes, les islamistes, les juifs, les turcs... Enfin, vous savez bien: les étrangers, les différents, les terroristes: les autres, quoi!
Alors, face aux bavures non-autorisées, on procède au grand rituel païen d'exorcisme et d'émotion collective appelé à tort devoir de mémoire... Et l'on retourne à la télé, ou au foot, c'est selon... Et puis le Tibet est si loin, et les Jeux Olympiques de Munich plus encore...

Et Zola n'est plus pour accuser...

Perdu, éperdu, un grand nombre arrête de penser et se remet à croire, et élit un homme providentiel qui parle de rupture et je pleure... Mais une fleur rompue meurt! Un tissu rompu nécessite une vilaine pièce! L'histoire rompue rend amnésique! Une artère rompue provoque l'hémorragie! Un lien rompu se renoue si difficilement! Alors avec
ses courtisans, il pontifie, il légifère en propriétaire, en comptable, en garde-chiourme, en apprenti sorcier, en valet des puissants, et il taille, il tranche, il rompt à grand coups de sabre puis invite les églises à panser les plaies...

Et Hugo n'est plus pour tonner contre Napoléon-le-Petit...

Une clameur sourd, une clameur gronde, et je m'effraie... Des pans entiers se lézardent, menacent de s'effondrer. Tour à tour descendent dans la rue les sans-papiers, les sans-logis, les hôpitaux, les lycées, les universités, les retraités, les chercheurs, les magistrats, les avocats, les pêcheurs, les agriculteurs, les ouvriers, les fonctionnaires, les intermittents du spectacle, les handicapés, les buralistes, les opposants à la franchise médicale, aux OGM, à la diminution du pouvoir d'achat, et l'énumération est non-exhaustive, vous l'aurez noté...
Pourquoi tour à tour, pourquoi ces défilés séparés: ensembles, le premier mai prochain par exemple, cela aurait plus de gueule, non?

Et toi, l'artiste, homme et femme de culture, dérangerais-tu?

Allumeur de réverbères, fabriquant de songes, passeur d'histoires, porteur de mythes, éveilleur de consciences, toi le bouffon dramatique, le tisseur de liens, le panseur de plaies, mâcheurs de mots, visiteur de prison, où es-tu avec tes belles phrases, tes marionnettes, ta musique, tes trois pas de danse, ta palette de formes et de couleurs?
S'ils ne t'aiment guère, l'illusionniste, c'est qu'ils ne savent plus si tu es utile...
Un cheval, c'est sympathique et ça sert: c'est pour cela que lui est alloué 57,3 millions d'euros dans le budget 2007. Une prime herbagère agroenvironnementale, c'est clair: cela vise à encourager un grand nombre d'éleveurs à maintenir leurs surfaces en herbe et cela se paye 1 milliard d'euros. Un transporteur qui bloque une route, un pêcheur un port, on sait à quoi ça sert, alors on finance.
Mais un artiste, mais la culture, la culture...

Je sais ton découragement, il est le mien. Et pourtant il faut tout reprendre à zéro: se retourner vers celles et ceux qui ne nous regardent pas, qui ne nous écoutent pas, et leur montrer, leur dire nos mots et ceux des autres pour leur parler d'eux ou des autres, de leurs peurs, de leurs vies, de l'amour, faire avec eux si cela se peut, battre la campagne, écumer les marchés et nous faire élire à nouveau dans leurs rêves, leurs désirs, leurs pensées...

Ami entends-tu ceux d'entre nous qui disparaissent en silence, dans la dignité... Ces légions de fantômes aux rêves brisés qui avaient encore tant à donner...
Allons courage, tous ensemble, tous ensemble, nous sommes près d'un million de personnes à oeuvrer dans le secteur culturel... Alors? Et si les gens qui connaissent leur besoin de culture sont également présents, pensez donc...

Alors je vous prie, je vous supplie, je vous implore: ensemble levons-vous, parlons, hurlons, retissons les liens arrachés, continuons de croire que tout est encore possible, n'attendons pas quatre ans comme
si... comme si...
Je compte fort sur vous pour faire passer l'appel, l'invitation à nous retrouver le 1er mai, d'abord, puis le 1er juin, le 1er juillet
jusqu'à... jusqu'à...

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